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Réflexion sur le contrat social et la démocratie

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Serment du jeu de paume bis.jpgLa démocratie en crise. Depuis plusieurs décennies, les démocraties occidentales traversent une période de doute et de remise en question. Abstention électorale, montée des populismes, méfiance envers les institutions et sentiment d’impuissance politique : autant de symptômes d’une crise profonde du modèle représentatif. Les récents rapports 2025 de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA) sur l’état de la démocratie dans le monde notent un recul global de la démocratie[1]. En 2024, 94 pays (soit 54 % des pays évalués) ont enregistré une détérioration d’au moins un facteur clé de performance démocratique sur les cinq années précédentes, tandis que seulement 55 pays (≈ 32 %) ont progressé.  Le recul s’inscrit désormais dans une série : plusieurs années consécutives où le nombre de pays en recul dépasse celui des pays en progrès.  Même les démocraties « établies » ne sont plus épargnées : les institutions, les normes et les garanties démocratiques — auparavant supposées stables — montrent des signes d’érosion. Bien que le recul soit global, certaines régions sont plus affectées que d’autres. Par exemple, l’Europe est mentionnée pour un nombre élevé de pays en recul notamment pour l’État de droit.  L’État de droit (Rule of Law) est le pilier qui affiche la performance la plus faible. En 2024, 71 pays (≈ 41 %) étaient classés à faible performance pour l’État de droit.  Le recul de la démocratie dans des pays influents (par exemple les États-Unis) a des effets d’entraînement sur les normes internationales et encourage des modèles de gouvernance plus autoritaires. Fait inquiétant : la polarisation et la désinformation sont des menaces transversales dans toutes les régions. De son côté le rapport annuel 2024 du PNUD souligne un paradoxe démocratique : les citoyens continuent à valoriser la démocratie comme système, mais beaucoup expriment aussi un soutien à des formes de leadership plus fortes, voire autoritaires, ce qui montre une fragilité sous-jacente du consentement démocratique.

Par Camille GROUSSELAS

Force est de constater que le monde politique d’aujourd’hui ne fonctionne plus selon les logiques traditionnelles du pouvoir, de la souveraineté ou de la représentation. Pourtant, cette crise ne signifie pas forcément la fin de la démocratie, mais peut-être sa transformation. Jaurès au Congrès de Toulouse (17 octobre 1908) disait que « la démocratie est d’abord la forme selon laquelle se produit tout le mouvement moderne ». À la recherche d’un contrat social idéal Léon Blum dans ses réflexions théoriques parlait d’établir « une harmonie entre cette unité sociale qu’est la personne et ce tout social qui sera la société collective ». La démocratie ne vit-elle pas dans cette tension permanente entre l’idéal et le réel dont Jaurès faisait un des moteurs de l’histoire et que Pierre Rosanvallon dans sa Leçon inaugurale au Collège de France appelle à son tour la tension entre « le rêve du Bien et la réalité du flou » [2], ce flou que les récentes menaces sur la démocratie mettent sous nos yeux ?

À la lumière de la crise de la démocratie qui tend à se généraliser et en l’absence d’un contrat social qui fait tenir ensemble une société policée (en référence à la « polis » grecque), deux problématiques se superposent : comment repenser la démocratie dans une société qui se défie des principes qui la fondent et des valeurs auxquelles elle se rattache ? Comment relancer la démocratie dans un monde devenant de plus en plus complexe,  sans liaison avec le politique, et dans une société en interdépendance croissante, qui aux fractures sociales et économiques anciennes et persistantes ajoutent de nouvelles fractures culturelles et numériques ? Le réseau internet et les algorithmes modifient en profondeur l’espace public, réseau qui comme la langue d’Ésope produit pour le meilleur une plus grande visibilité citoyenne et pour le pire une surveillance potentiellement totale du citoyen.

C’est autour de ce questionnement que nous mobiliserons plusieurs penseurs classiques et contemporains. Je propose de réfléchir en référence à deux auteurs classiques, Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat social (1762), Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1835-1840) au déplacement des problématiques sur le contrat social et la démocratie chez des penseurs contemporains comme Habermas, Rosanvallon, Bertrand Badie et Marcel Gauchet. J’insisterai plus particulièrement sur l’analyse de Gauchet, en particulier dans son dernier livre Le nouveau monde. L’avènement de la démocratie IV[3], qui rabat en profondeur les lectures historiques de la modernité dont la démocratie est le fleuron mais pas le dernier avatar.  

Des penseurs classiques aux penseurs contemporains

Rousseau, théoricien du contrat et de la volonté générale

Jean-Jacques émet deux idées fondatrices : un contrat où chacun aliènerait sa liberté naturelle pour gagner la liberté civile. L’égalité, la liberté civile et la légitimité du pouvoir seraient garanties à travers un contrat. Mais il ajoute un concept, « la volonté générale », boussole de l’autogouvernement. La volonté générale n’est pas la somme des volontés individuelles, mais ce que tous veulent en commun pour le bien de tous. Elle est infaillible (elle tend toujours vers l’intérêt général) et doit être distinguée de la volonté de tous (qui peut être égoïste). Il théorise ainsi la souveraineté du peuple. Il donne une justification démocratique aux contraintes collectives, à condition qu’elles viennent de la volonté générale, et non d’un pouvoir arbitraire.

Tocqueville, théoricien de la démocratie comme tendance à l’égalité

La thèse de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique[4], au regard des tendances actuelles de l’évolution démocratique sont de nouveau une référence pour repenser la direction que prend notre démocratie  : d’abord, il pense que la démocratie comme tendance à l’égalité des conditions est un mouvement irrésistible de l’histoire ; deuxièmement, la démocratie n’est pas seulement un régime politique, mais un agent de transformation sociale du fait que les individus se perçoivent égaux en droit ; troisièmement,  ce mouvement égalitaire poussé par la démocratie et qui la caractérise pose la question de savoir selon quel principe organisateur elle poursuivra son développement, orienté vers plus de liberté ou au contraire plus de servitude. C’est lui qui parle du risque de repli des individus dans la sphère privée avec la prise en charge croissante des besoins des individus et aussi de la « tyrannie de la majorité » qui menace les minorités. On voit donc que relire Tocqueville peut nourrir notre réflexion sur l’avenir de la démocratie. Il nous met en garde contre un individualisme fermé, une conformité étouffante que secrète la démocratie qui avancerait masquée vers une forme de despotisme accepté. Cette thèse conserve son actualité (États-Unis, Hongrie, etc.).

Recentrage sur le problème de la légitimité et du fonctionnement de la démocratie délibérative avec Habermas et Rosanvallon,

Avec des penseurs contemporains comme Habermas et Rosanvallon, on assiste à un glissement épistémologique : le regard sur la démocratie se déplace vers « l’agir communicationnel » (Habermas) et sur les mécanismes qui organisent le fonctionnement démocratique (Pierre Rosanvallon). Pour Rousseau, mais aussi pour Hobbes et Locke, il y a un contrat unique qui est au fondement de la société et du gouvernement. Au contraire, pour Habermas comme pour Rosanvallon, le contrat social classique est insuffisant, voire inadapté pour penser les démocraties contemporaines. La problématique est autre : comment produire de la légitimité dans des sociétés pluralistes, fragmentées et complexes ?

Habermas ou la parole rationnelle

Pour Habermas qui élabore une théorie de l’agir communicationnel (1981), la légitimité vient de la délibération permanente et du dialogue rationnel dans l’espace public, processus par lequel la loi est produite. Le « contrat social » est remplacé par un contrat discursif permanent. Comment rendre possible un “usage public de la raison” dans les sociétés modernes ? Les institutions démocratiques doivent garantir des conditions de communication idéales (inclusion, égalité, absence de contrainte). La démocratie, c’est d’abord la qualité de la délibération collective. La légitimité repose sur la force du meilleur argument dans la délibération publique. Ce qui me paraît intéressant dans l’approche d’Habermas qui retrouve l’argument de Condorcet pour un débat raisonné est que le niveau démocratique dépend de la qualité de la délibération collective. Le citoyen n’est pas passif mais devient un acteur rationnel de la délibération contribuant à former une volonté collective éclairée. L’actualité sur l’état de la démocratie en Europe se caractérise par l’affaiblissement du débat rationnel, une domination des médias tendant à se substituer à la fonction du politique. À cela s’ajoute la prépondérance d’un langage ultra simplifié, sans nuances, sans aucun support critique, tendant vers la « Novlangue », outil de restriction de la pensée décrit par Orwell dans son roman anticipateur 1984. Les signes qui se manifestent dans des pays comme par exemple la Hongrie où l’État de droit est sapé progressivement alertent sur les obstacles qui se dressent à la formation d’un espace public au sens d’Habermas. Au point que l’urgence avant d’élargir l’espace public délibératif à l’échelle transnationale comme le propose Habermas est de préserver son socle qui demeure L’État de droit.

Pierre Rosanvallon — la crise démocratique comme reconfiguration de la légitimité démocratique

Chez Pierre Rosanvallon l’accent est moins mis sur la parole rationnelle (Habermas) que sur les formes institutionnelles et sociales qui organisent la démocratie contemporaine qui se caractérise par la pluralité des légitimités et un travail de mise en relation. La légitimité est plurielle : elle ne vient pas seulement du vote ni même de la délibération, mais aussi de l’impartialité, de la proximité, de la réflexivité (capacité du pouvoir à s’auto-corriger). La démocratie, c’est un écosystème complexe de pratiques sociales et institutionnelles. Ce que retient Rosanvallon c’est la défiance de la population envers le système représentatif qui nourrit un sentiment d’impuissance politique. Il est attentif à l’invention par la société de mécanismes parallèles de contrôle et de légitimation (pétitions, associations, ONG, contre-pouvoirs). Ce qui est déterminant ce ne sont pas seulement le vote ou les élections, mais toute une gamme de rôles, de pratiques, d’instances par lesquelles les citoyens peuvent exercer un contrôle, exprimer des revendications, bref participer, etc.  Il souligne que la démocratie en tendant à n’être plus qu’une technique se vide de sa substance. De même — c’est mon point de vue—comment ne pas constater que le moment d’une élection fondée sur un programme ou une gamme de promesses ne saurait justifier qu’on s’obstine sur un état daté de l’opinion et de la perception des électeurs, qui ne reste pas figé, mais évolue, change. C’est là, à notre sens, une grave déliaison entre les élus et les électeurs. Je pense que la défiance du politique et la crise de légitimité proviennent de ce problème non résolu qui remet en cause le fonctionnement du système représentatif.

Rosanvallon observe la démocratie « par le bas » : il analyse comment elle vit concrètement et aussi contradictoirement : crises de confiance, pratiques sociales diffuses d’un côté, et de l’autre mise en place de mécanismes de surveillance. Moins normatif et philosophique qu’Habermas qui pose des principes —délibération rationnelle, universalité des arguments— qui sont aussi des idéaux difficiles à atteindre, Rosanvallon insiste sur la vigilance permanente des citoyens face au pouvoir, et c’est en effet essentiel pour que la démocratie ne se transforme pas en technique gouvernementale. Il plaide d’un côté pour renforcer les Autorités indépendantes, les organismes de régulation, les dispositifs de transparence et de redevabilité et de l’autre pour accroître la participation au-delà de l’élection (participation citoyenne, contrôle citoyen, nouveaux modes de délibération à inventer). Ce qu’il appelle le “pouvoir d’agir politique” ne peut plus aujourd’hui être le monopole des partis classiques. Il a raison de dire qu’il faut sortir du court terme (campagnes électorales, réactions immédiates) pour penser le long terme : enjeux structurels, durabilité, responsabilité future. S’il va au-delà des débats classiques pour proposer une théorie pluraliste de la légitimité, s’il souligne que la démocratie contemporaine est moins un “problème” d’institutions qu’un problème de confiance, de pratiques quotidiennes, la critique qui pourrait lui être faite serait que ses concepts sont plus des concepts d’analyse et de diagnostic que des concepts vraiment opérationnels.

L’un comme l’autre rejette cependant l’idée d’un pacte unique. Leur idée-force est que la démocratie est un processus inachevé, deux problématiques voisines mais différentes à la recherche d’un nouveau contrat social dans le cadre démocratique : Habermas par la délibération discursive [5]: une forme de démocratie où la légitimité du pouvoir ne vient pas seulement du vote ou de la majorité, mais du processus de discussion publique rationnelle entre citoyens libres et égaux. L’enjeu n’est pas seulement la prise de décision, mais la communication : débattre, argumenter, justifier dans un espace public ouvert devient le fondement de la légitimité démocratique. A la lumière de ces deux penseurs, on peut reformuler la problématique ainsi : comment garantir la légitimité et la rationalité du pouvoir démocratique dans un monde où le consensus ne peut plus être fondé sur la tradition mais doit émerger du dialogue ? Rosanvallon le fait par l’analyse de la montée de la contre- démocratie (défiance du pouvoir, protestation …) comme forme nouvelle de la participation et la nécessité de reconstruire la légitimité, car les formes classiques de légitimité — élection, représentation, autorité institutionnelle — ne suffisent plus. La légitimité n’est plus un état figé conféré par une élection, mais un processus continu d’ajustement, où le pouvoir doit sans cesse prouver qu’il écoute, comprend et rectifie.

Bertrand Badie — crise démocratique, crise de l’État-nation comme décentrement du politique

Si Rosanvallon part de la crise de la démocratie représentative en Occident et se demande comment refonder le lien social et l’égalité dans des sociétés individualisées, Bertrand Badie[6] reprend l’idée de contrat social, mais il la déplace fortement : il montre que le modèle occidental classique (Hobbes, Locke, Rousseau) ne suffit pas à comprendre la réalité des sociétés et du monde globalisé. Ce modèle est ethnocentrique et inopérant dans le monde actuel. En dehors de l’Europe, beaucoup d’États ont été importés (colonialisme, décolonisation) sans établir un réel contrat social. Dans ces pays, l’État ne provient pas d’une construction historique. Le contrat social occidental est donc pour lui une fiction fondatrice trop étroite pour comprendre la diversité des sociétés et a fortiori l’ordre mondial. Il faut penser la politique comme un processus relationnel, où les règles de vie commune se négocient à plusieurs niveaux, local, national et mondial. Chaque société doit inventer ses propres règles de coexistence, adaptées à son histoire et à ses fractures ethniques, culturelles, sociales.  La mondialisation appelle des formes de régulation planétaire (droit international, coopération, justice globale).

Le contrat social (Rousseau, Hobbes, Locke), pacte fondateur clos ne marche pas dans le monde global et postcolonial. Il faut penser en termes de contrats multiples, évolutifs et ouverts. Il vaut la peine de s’arrêter sur ses principales réflexions sur la transformation de l’ordre international[7]. L’argument est celui-ci : l’ordre hérité de la colonisation, de la guerre froide et de la mondialisation est déséquilibré et ethnocentrique ; il s’ensuit que l’ordre mondial n’est plus façonné uniquement par les grandes puissances occidentales. Les institutions internationales (ONU, FMI, Banque mondiale, etc.) conçues selon les besoins des puissances du Nord perdent le crédit qu’elles avaient acquis.

Le Sud n’accepte plus cet état imposé qu’il ressent comme une injustice et réclame une reconfiguration de la gouvernance mondiale. Le Sud global (Afrique, Asie, Amérique latine, Moyen-Orient) souvent dominés ou marginalisés dans l’ordre international force le Nord à réagir non pas par la voie classique de la puissance militaire ou économique, mais selon la forte formule de Badie par la puissance de la faiblesse. Le Sud « réinvente le monde » à travers ses « faiblesses » mêmes : pauvreté, inégalités, guerres civiles, migrations, révolutions populaires. La puissance de la faiblesse deviendrait-elle aussi un moteur de l’histoire interroge Badie ? On assiste à la mise en place d’un nouvel agenda mondial imposé par les vulnérabilités du Sud. J’adhère pour ma part à la proposition alternative de Badie qui consiste à repenser un ordre mondial non plus régi par la puissance classique, mais par des relations inter-sociétales. Et en effet ce sont les sociétés dénonçant l’illégitime et les injustices qui se soulèvent et se substituent parfois à la défaillance des gouvernements. Nous sommes dans un monde d’interdépendances (migrations, santé, terrorisme, climat) et les enjeux transnationaux (pandémies, développement durable, changement climatique) dépassent la capacité des États dans leur forme actuelle. Badie rehausse l’importance de la priorité aux droits sociaux et humains et voient dans les acteurs non étatiques (ONG, mouvements sociaux, diasporas) un levier de transformation. L’intérêt pour cette analyse mettant en avant une autre conceptualisation du contrat social est de nous pousser à penser le monde comme un espace pluraliste, où la coopération prime sur la domination. La grande idée de Badie qu’il répète à longueur d’onde sur France Culture est que l’ordre international doit passer d’un modèle westphalien et hiérarchique à un modèle relationnel, inclusif et pluriel.

Marcel Gauchet —La crise démocratique comme effacement du sens collectif
et risque de retour de figures autoritaires.

Habermas, Rosanvallon et Badie présentent des lectures différentes des sociétés contemporaines et une approche nouvelle du contrat social. La crise de la démocratie représentative (désaffection, défiance, individualisation) est leur terreau d’analyse et ils cherchent à penser de nouvelles formes de légitimité et de participation. Avec Marcel Gauchet, l’analyse ressort d’une vision philosophique et historique de ce qu’il appelle la sortie de la religion liée au triomphe de l’individu moderne. Le contrat social classique de ce point de vue appartient à la « structure de l’Un » (du religieux transcendant). Il faut comprendre la démocratie comme sortie de la structure de l’Un (la religion), et toujours menacée par la tentation autoritaire. La phase que nous vivons se caractérise par l’affaiblissement du lien collectif et la démocratie souffre d’un excès d’individualisme poussé jusqu’à l’hubris qui mine le sens commun et la capacité à se projeter ensemble. L’approche de Gauchet[8] , véritable fresque intellectuelle sur le développement de la démocratie en Occident et dans le monde depuis les temps modernes jusqu’à l’époque contemporaine se singularise par la profondeur historique et philosophique de ce gros volume inscrit lui-même dans ce qu’il conviendrait d’appeler une somme décrivant « la sortie de la religion » par l’humanité.

Les sociétés traditionnelles se sont structurées à travers la religion qui a assuré le maintien de l’unité sociale en la fondant sur l’extériorité, ce que l’auteur appelle « la transcendance   temporelle de l’être-ensemble ». La modernité est un long processus de « sortie de la religion ». Le processus par lequel la société se retire de la religion marque le renoncement progressif de la société à une autorité transcendante. La société moderne ne repose plus sur un ordre religieux extérieure à elle-même (hétéronomie), mais sur un ordre politique et juridique construit et adopté par les individus (autonomie). En entrant dans l’autonomie la société moderne rejette un collectif « transcendant » pour instaurer à sa place un être-ensemble, auto-produit collectivement. 

Dans le monde moderne, le passage de l’hétéronomie à l’autonomie soumet la société à de fortes tensions : le ciment de la transcendance ne fonctionne plus, et chaque individu veut défendre ses propres droits, en expansion constante. La « crise de croissance de la démocratie » que nous connaissons relève de la poursuite de ce processus historique inachevé de « sortie de la religion » où se mettent en place, de manière parfois chaotique mais sans revenir à une autorité supérieure, des formes de cohésion nouvelles. Dans les sociétés traditionnelles, l’ordre social se justifiait en référence à une transcendance (dieux, ancêtres, cosmos, Dieu), bref ce qu’il nomme « l’Autre sacral ». Dans nos sociétés démocratiques, l’ordre symbolique n’est plus donné de l’extérieur (transcendance religieuse), mais se construit de l’intérieur, par les hommes eux-mêmes. Dans le cadre de la montée de l’autonomie, la modernité démocratique se pense comme société auto-instituante et s’éloigne, irrémédiablement, de la structure de l’Un commune aux religions mais aussi à d’autres figures de l’Un comme le totalitarisme, les populismes et les intégrismes, lesquels restent toujours menaçants dans le nouveau siècle.

Or, la démocratie aujourd’hui a dû mal à se donner une direction. Les droits de l’homme d’après Gauchet sont devenus « une idéologie vide » qui pointe un universel sans parvenir à conduire le politique. L’individualisme à outrance, la domination du droit sur la souveraineté collective et l’érosion de la mémoire collective sont les trois facteurs qui étouffent selon lui la conscience historique. La démocratie libérale, tiraillée entre la formidable poussée des libertés et des droits de l’individu et la volonté générale — la souveraineté du peuple — ronge le socle de l’appartenance collective qui faisait tenir ensemble la société. La démocratie, relève-t-il, à juste titre, n’est pas seulement un système politique organisé juridiquement, elle intègre une certaine vision de l’homme et de l’histoire (égalité des individus et liberté sont des valeurs cardinales et d’ailleurs aussi des droits, idée de progrès). Cette nouvelle symbolique guide nos pratiques et réoriente nos institutions. Mais n’étant plus garantie par un absolu supérieur (religion), la démocratie contrainte à s’inventer sans cesse elle-même devient plus fragile, en proie à de multiples tensions et face à une crise interne.

La démocratie est en crise et c’est une crise de sa « réussite ». Elle « réussit » dans le sens où ses principes sont largement acceptés, ses institutions généralisées, les libertés conquises étendues en grande partie, mais elle entre en crise car elle génère une cohorte de frustrations, d’attentes non satisfaites, et surtout une désaffection de la politique. La coque démocratique est solide mais son esprit va mal : le sentiment que ça ne fonctionne pas s’installe, le désintérêt pour la chose publique grandit, la cohésion jadis maintenue par l’autorité et le fonctionnement symbolique (religieux) s’estompe compromettant dangereusement la crédibilité démocratique. L’État, le gouvernement, et la société ne sont plus connectés. Le politique décline. Les institutions paraissent impuissantes ou coincées entre des injonctions contradictoires (libéralisme, droits, pressions économiques, mondialisation, identités, etc.). Le droit, les médias, la multiplication des instances non élues exercent une autorité jugée excessive pour un nombre grandissant de citoyens, au détriment de la souveraineté démocratique.  En réaction à ces tendances on assiste au retour de revendications identitaires, de replis communautaires, de populismes. Ces mouvements cherchent à restaurer une cohésion collective ou nationale, perdue, et manifestent leur opposition aux élites ou aux instances juridiques et économiques perçues comme trop abstraites et hostiles. Ce populisme n’est pas seulement “économique” mais repose sur le sentiment que les structures démocratiques ne répondent plus aux attentes collectives. Gauchet relève une “abstraction excessive du droit”, où les décisions juridiques ou techniques prennent le pas sur les choix politiques. Notre démocratie souffre de surcroît d’un déficit de mémoire (effacement de la continuité historique et d’un récit partagé), d’une solidarité insuffisante pour être ressentie en action. Tout cela concourt à isoler les individus et à discréditer la démocratie.

L’analyse de la trajectoire de la démocratie s’en trouve également reconsidérée. La démocratie libérale classique voulait garantir les libertés individuelles contre les abus de l’autorité de l’État. Et en mettant l’accent sur le pouvoir de la loi pour introduire davantage de justice elle « s’est faite démocratie sociale ». La démocratie néolibérale au contraire vise à installer la souveraineté de l’individu à la place de la souveraineté du peuple. « La démocratie des droits individuels consacre l’indépendance intangible et la priorité de la société civile privée ». La démocratie néolibérale « s’en remet à l’économie » pour se réaliser. Elle règne selon Gauchet « sans concurrence ni candidat à sa relève par un régime supérieur ». Ce qui caractérise la crise de la démocratie aujourd’hui est qu’elle méconnaît ce qu’elle est et va « au nom de ses propres normes, à l’opposé de ce qui demeure son aspiration commune ». Malgré l’amélioration de la prise en compte des composantes de la société par le régime représentatif, les correctifs apportés pour protéger les minorités, promouvoir l’égalité des femmes et des hommes, améliorer la protection sociale, etc., la crise de la représentation s’accentue et menace ses avancées. La représentation, médiation selon l’auteur entre la société et le politique, ne remplit plus ou mal son rôle : elle réduit « la société à ses composantes singulières » et le processus représentatif « à la cacophonie des convictions et des intérêts ». La démocratie en est venue en se refusant à fixer un cap et à limiter les marges des intérêts privés à s’aligner sur le fonctionnement des marchés. L’idée démocratique se confond « avec l’idée d’une société politique de marché ». Avec des individus, devenus des individus de droit, un droit illimité de circulation et d’installation pour tous devient possible dans le cadre de la mondialisation. La démocratie tend à devenir « une démocratie sans demos » : des individus sont présents à un moment donné sur un territoire donné, dont le statut devient d’ailleurs précaire. Par ce biais, « le politique s’extirpe de la démocratie : les notions classiques de souveraineté, de pouvoir, de gouvernement perdent leur pertinence dans un tel cadre, où la sphère d’application des décisions collectives ne peut être que limitée par principe aux conditions de la coexistence ».

Pour Gauchet, le problème de la démocratie, sa crise actuelle, est de parvenir à s’adapter à une société d’individus de plus en plus autonomes et isolés (du fait même du processus démocratique), et ce sans retourner à un « Un » fondateur.

Conclusion

Les thèses des penseurs contemporains présentés ici sont évidemment discutables. Malgré une approche et un outillage conceptuel différents ils s’accordent pour relever que la démocratie n’est pas simplement en crise, mais qu’elle est en train de changer de visage, au risque il est vrai de perdre de sa substance. Mais cette crise ne signifie pas forcément la fin de la démocratie, et c’est sur sa transformation que doit se fonder notre espoir. Comment comprendre la crise actuelle de la démocratie, c’est notre tâche. Est-elle seulement une perte de sens, une transformation de sa légitimité, ou plus profondément une mutation du cadre politique lui-même ? Trois fils qui tissent ensemble une toile encore inconnue et à notre insu. Savoir, comprendre, agir, nous a-t-on appris. Savoir si cette transformation conduit à un renouveau démocratique ou à une dissolution du politique, comprendre un monde en voie de désétatisation et interdépendant, agir en ayant confiance en l’homme. « Tout régime qui abaisse l’homme, rappelait Jaurès se référant à Spinoza, doit disparaître en vertu des forces, parce que ces forces sont des hommes. » 

[1] IDEA.The Global State of Democracy 2025: Democracy on the Move. Pour un résumé des principales tendances enregistrées avec les indicateurs, j’ai interrogé chatgpt dont sont extraites ce constat assez pessimiste.

[2] Pour une histoire conceptuelle du politique, Leçon inaugurale au Collège de France, 28 mars 2002.

[3] Marcel Gauchet, Le nouveau monde. L’avènement de la démocratie IV, Gallimard, Folio, Essai, 2024, 976p.

[4] Première partie publiée en 1835 et la seconde en 1840.

[5] Proche de Condorcet sur cette insistance pour la discussion rationnelle.

[6] L’État importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique (1992).

[7] Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse (2018).

[8] Marcel Gauchet, Le nouveau monde. L’avènement de la démocratie IV, Gallimard, Folio, Essai, 2024, 976p.

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