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La recherche de la vérité est-elle une fable ?

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La vérité.jpgParole, Mot, Connaissance et Vérité
Au début était le verbe. La "parole" renvoie au langage. Mais qu'en est-il du langage ? Est-il un produit de la connaissance, du sens de la vérité où les désignations et les choses se recouvrent ? Le langage est-il l'expression adéquate de toutes les réalités ?

Par Michel BAUR

C'est le langage qui travaille à l'édification des concepts, de la raison voire de la sagesse. Mais qu'en est-il de la parole, des mots et de leurs connexions au langage :
Sont-ils l’expression adéquate de la connaissance, de la réalité et d’une efficiente recherche de la Vérité ?
- Y-a-t-il entre les mots, les désignations et les choses, un recouvrement satisfaisant des idées, des images et des sensations ?
- Ou, la parole et les mots sont-ils à la connaissance l'égal du secret de notre être et de nos émotions : tout aussi fermés indicibles et incommunicables.
La parole, le « logos » signifie non seulement le mot, la phrase le discours, mais aussi la raison et l'intelligence, l'idée, le sens profond d'un être. Le sujet étant parole et connaissance.
Cela dit, la diversité des langues posées les unes à côté des autres, montrent pourtant qu'en matière de mots, ce n'est jamais de la même vérité dont on parle. Par exemple, selon que l’on sera Espagnol, Portugais, Anglophone ou Français on parlera « d’acedia », de « saudade » ou de « nostalgie » ; et, malgré leur parenté, la nostalgie française n’est pas la « nostalgia » anglaise … quant au Han coréen, c’est bien simple, il est intraduisible mêlant aussi bien, l’insatisfaction, le chagrin et l’inquiétude métaphysique ! Sans parler d’un concept comme la laïcité, terme incompréhensible dans de nombreux langages.
Vous objecterez que cela ne concerne pas le même état. Mais, c’est justement là où les mots enferment dans un concept. Le fait qu’ils ne recouvrent pas tous les sens possibles montrent leur étroitesse. Traduire, c’est substituer un autre mot au mot.
Dans la diversité des langages, nous mesurons la faiblesse relative des abstractions qui, certes, relèvent de l’idée mais restent impropres à englober tout le vécu et les sentiments.
Le langage désigne donc les relations de l'homme aux choses. Et pour l’exprimer, nous utilisons des mots qui sont des concepts ou des métaphores.
Dans « Vérité et Mensonge", Nietzsche explique que, la première fois que l'Homme a vu une feuille - et qu'il l'a donc appelé « feuille -, ce mot ne lui sert pas comme souvenir de la feuille qu'il a trouvée mais se transforme en concept qui désignera toutes les feuilles qu'il verra par la suite. Le problème est que de toutes les feuilles qu’il découvrira ultérieurement, aucune ne sera formée ou nervurée de la même façon. Le mot originel continuera cependant à décrire une multitude de feuilles - éventuellement semblables - mais dont aucune ne sera identique. Tout concept naît de l'identification du non identique.
Sur un autre plan, un bébé d’un an et un vieillard de quatre-vingt-dix ans sont-ils la même personne ? L’Amour maternel ou filial est-il de même nature que celui de l’être aimé, de la patrie, d’un Dieu ?
Le lien n’existe plus par l’objet que l’on désigne mais par l’interférence d’une subjectivité dont les contours sont pour le moins particulièrement flous et indéterminés.
Le mot est donc un concept qui se forme par abandon délibéré des différences individuelles et de l’oubli du distinctif.
Son utilisation éveille une représentation, comme s'il y avait en soi, une nature unique de la feuille, de l’Amour. Une forme originelle de l’idée sur le modèle de quoi tout serait formaté comme les logiciels de Microsoft. Qu'est-ce donc notre formulation de la Vérité sinon qu'un langage uniforme, une corrélation de mots dont le sens, après un long usage, semble établi et avéré.
On oublie qu'à son origine, le mot était une métaphore*, une métonymie**, un anthropomorphisme*** correspondant à une situation ou une sensibilité particulière.
À force, de toujours désigner, une chose comme "rouge", une autre comme "chaude", une autre comme "généreuse", l'homme place son vécu sous la domination des mots (donc d'abstractions) alors qu'il devrait se laisser emporter par ses impressions et, apprendre à épeler les mots de ses propres sensations. Denis Diderot disait :
 «Le mot n’est pas la chose, mais un éclair à la lueur duquel on l’aperçoit ».
Dire d'une situation qu'on ne trouve pas les mots pour l'exprimer ou en utiliser d’autres ce qui revient au même, signifie mon refus de dissoudre mes impressions dans les mots des autres et donc les concepts qui normalisent mon vécu. C’est de façon tragique, ce qu’ont exprimé ceux qui, revenus des camps de la mort, estimaient qu’il n’y avait pas de mots ni de paroles pour décrire ce qu’ils avaient vécu et qu’on écrirait plus après Auschwitz. (Primo Lévi- Si, c’est un homme-1947).
Nous sommes donc bien en présence de deux mondes :
Celui de la raison et du langage qui dissout les émotions, normalise les images, les états et les choses en concepts exprimés par les mots. Mots, à partir desquels découleront des conventions, des lois, des délimitations, des interfaces, des subordinations ; une hiérarchie du savoir, des sentiments et de la connaissance.
Et, un autre monde, celui de l'unique, du personnel et de l'individuel, en un mot du sujet, le seul qui puisse nous permettre de nous réaliser, d'être créateur et artiste, d'être Homme.
Alors qu'est-ce donc que la vérité ?
La « chose en soi » qui serait la vérité reste insaisissable car liée au logos et aux conventions du langage où les mots deviennent représentation. L'homme en tant qu'être raisonnable reste sous la domination de leurs abstractions. Une cohorte de métaphores, de métonymies, d'anthropomorphismes, bref une somme de corrélations humaines amplifiées, transposées et qui, après un long usage, semblent à un peuple parlant la même langue, stables, canoniques et obligatoires : les vérités sont alors des illusions dont on a oublié qu'elles le sont, des métaphores qui ont été usées voire vidées de la force sensible qui les animait.
Alors comment et où situer l'instinct de vérité ? Puisque jusqu'ici, nous n'avons entendu parler que du devoir imposé par la langue et les concepts de la société dans laquelle nous vivons pour exister - d’être véridique, c'est-à-dire employer les métaphores usuelles et donc, moralement parlant, du devoir de jouer en suivant une convention, de feindre dans un environnement et un style obligatoire pour tous.
Ce type de "vérité" anthropomorphique, épigénétique à notre espace collectif ne contient pas le moindre point qui soit "vrai en soi" et valable universellement, indépendamment des hommes qui la pratiquent. Elle procure et conquiert, dans le meilleur cas, le sentiment d'une assimilation.
Ce constat indique la difficulté conceptuelle de toute recherche de la Vérité. Ce que nous recherchons doit-il être une compréhension du monde par la Science et des connaissances qui ne serait qu’un anthropomorphisme culturel à l’instar de ceux obligés de penser qu’ils ont été constitués à l’image de Dieu dont Moïse, Paul, Mahomet et autres prophètes auraient eu la primeur de la révélation. ?
Alors à défaut de parler, j’apprends à m’épeler…
De ce point de vue, si, par instinct ou recherche de la vérité, vous trouvez derrière un buisson, une feuille, appelez-la du nom que vous voudrez…
Ma Vérité ne saurait en effet, résulter d'une parole qui ne m’appartient pas et encore moins d’un Livre ou d’un glossaire. Ce qui pose une autre question, terrible celle-là - et, à laquelle je ne sais pas répondre : la Vérité est-elle vraisemblable ?
La Vérité, comme le temps, est une notion que tout le monde pense connaître mais ne sait définir voire qui n’existe pas. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce qui s’est passé lors du « big bang » mais bien ce qu’il y avait avant. Une vérité englobante qui intègre que l’origine est inconnaissable, l’univers insondable, le monde incompréhensible et le moi inexprimable.
Enfin, pour achever cette aporie ou impasse reste le point de vue où l'on se place, la perspective…
C'est ce qu'ont compris les peintres italiens de la Renaissance. En inventant, aux alentours de 1413 la perspective géométrique. Cette invention du point de fuite où convergent les lignes qui représentent la profondeur va bouleverser toute la peinture. Le premier théoricien de la perspective est un certain Léon Battista Alberti à la fois philosophe, peintre, mathématicien et architecte qui dans son ouvrage "De la peinture" en 1437 écrit les lignes suivantes :
« Là où il me plait, je fixe le point de vue ».
Filippo Brunelleschi et quelques autres comme Giotto, Léonard de Vinci s’en inspireront et illustreront cette rationalité des apparences et la rationalité géométrique.
Ce qui signifie qu'un homme est capable par lui-même d'avoir une vision du monde et non plus comme au Moyen Age en fonction d’une règle de la nature fixée par Dieu. C'est ce qu'exprime à la même époque, en 1486, Pic de la Mirandole (De la dignité de l’homme) lorsqu’il fait dire à Dieu s'adressant à l'homme le discours suivant :
« Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni vie propre, ni don particulier, Ô Adam afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquiers et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel, je t’ai placé, tu te définis par toi-même. Je t'ai mis au milieu du monde afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t'ai fait ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel afin que souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur ».
En 1485, Léonard de Vinci dessinait la 1ère anamorphose (procédé optique par lequel on rend un objet méconnaissable, miroir courbe ou un hors plan), montrant ainsi les paradoxes figuratifs auxquels peut aboutir la géométrie perspective et les moyens pour y pallier.
Copernic, qui se forma en Italie, en a peut-être tiré sinon l'idée du système copernicien, du moins celle de concevoir le mouvement apparemment désordonné des planètes comme l'anamorphose de leur mouvement réel.
Un peu plus tard, Bossuet en parlant de l'art de l'apologie écrit :
"Peut-être trouverez-vous que ce qui semble confusion est un art caché ; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que le désordre"
Ce dont on parle ici, ce n'est pas d'une chose qu'elle soit vraie ou fausse ou inversement, mais bien du point de vue où l'on se place.
Dans la recherche de la vérité, le point de vue où l'on se place dépend de ses limites. Car qui dit, par exemple, que la vision de la chouette à 270°, dix fois plus performante que la nôtre, serait moins pertinente que celle de l'homme sauf à considérer que l'homme aurait en toute circonstance une supériorité qui ferait de lui, la seule créature - à l'image de son créateur - qui soit capable de voir le monde. La « vérité » est que personne ne voit la réalité de la même façon à commencer par les aveugles.
Déjà, en analysant le rapport entre les mots et les connaissances, nous doutions que l'homme puisse exprimer ce que pouvait être la vérité des choses, des faits et des émotions. Mais, si l'on considère l'espace limité de nos sens et le point de vue auquel on se place, rien ne s’arrange vraiment !
La recherche de la vérité - et, c’est assez sympathique - pourrait donc n’être qu’une fable…
Le mot n’est pas la chose et effectivement, il vaut mieux éviter de parler trop vite afin de ne pas dénaturer sa pensée. Ce qu’Antoine de Rivarol, disciple de Voltaire, disait plaisamment : «Si mes mots dépassent ma pensée, ils n’iront pas loin».
Érasme, humaniste de la Renaissance, écrivait dans « L’éloge de la folie » que « Le langage a été donné aux hommes pour dire des bêtises. Et si, Dieu est langage, alors, allons jusqu’au bout : « Dieu est fou ».
Giacomo Leopardi (1798-1837) opposait à la langue des mots du savant, les mots du poète. Henri Bergson 1859-1941), dans une visée voisine, invitait à ne pas se fourvoyer dans le jargon technicien : "En réalité, il n'y a pas d'idée philosophique si profonde, si sensible soit-elle, qui ne puisse s'exprimer dans le langage de tout le monde ». Plus les mots que nous choisirons seront ordinaires, mieux ils traduiront ce que nous pensons pourvu que nous ayons réellement pris la peine de les penser".
"Au commencement était la fable" a écrit Paul Valéry.
Fable vient du latin « fari » qui veut dire parler. Le monde est toujours une fable. Il est ce qu'on dit et ce qu'on en pense. Dans le mot, et contrairement à notre façon de penser, c'est la métaphore et non le concept qui est le premier.
Alors, mille pardons si je vous ai embrouillé, mais vous savez qu’il y a toujours loin du discours à la réalité.
En  brève conclusion,
Quels sont les mots justes qui me diront la douceur, la chaleur, le froid, la douleur, la soif, la faim, marcher dans le vent, courir, sous la pluie,  sous la neige, se tenir la main, sentir le destin… Faudra-t-il m’en remettre aux grands modèles de langage LLM (Large Language Model) entraînés sur d’immenses ensemble de datas et capable de générer prédictivement du langage humain.
Sauf à renoncer à ma propre identité, aucun algorithme n’en sera jamais capable.
Plus intéressant est que la langue littérale peut aussi se transformer en symboles. Ouvrons donc l’imagination sur le compas de la raison car les limites de la connaissance et de l’abstraction sont toujours fécondes pour l’esprit.
Et, pour finir, cette réflexion d’Hannah Arendt : « A défaut de vérité, on trouvera des instants de vérité, et ces instants sont en fait tout ce dont nous disposons pour mettre de l’ordre dans ce chaos. Ces instants surgissent à l’improviste, telles des oasis dans le désert.»
Michel Baur

* métaphore : utiliser un terme concret dans un sens abstrait : source de chagrin.
** métonymie : utilisation d'un concept pour un autre dans une relation de cause à effet : boire un verre.
*** anthropomorphisme : tendance à ramener tout à l'homme.

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