Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Le concept d’identité nationale est-il républicain ?

PRECEDENT ACCUEIL

bertrand sabotCette question pourrait paraitre surprenante, en première intention, surtout si l’on se rapporte aux considérations historiques sous-jacentes.

En effet, la Nation, dans notre Pays, trouve son fondement politique et juridique originel dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen d’Août 1789 qui constitue la composante essentielle du préambule de notre actuelle constitution républicaine, c’est-à-dire son contenu le plus sacré.

Celle-ci contient la formule suivante : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. »[1]

Ce principe annonce la monarchie constitutionnelle, alors en train de remplacer la monarchie absolue, mais surtout la République, proclamée le 22 Septembre 1792.

Les concepts révolutionnaires de Citoyens et de Nation rompent donc totalement avec ceux d’ancien régimes qu’ils remplacent : Les sujets et le royaume.

Par Bertrand SABOT

Voici le premier lien indissoluble entre l’identité nationale et la République. Une Nation regroupant les citoyens de la République Française, c’est-à-dire porteuse de l’identité complétée de ce vieux pays multiséculaire. La République n’a d’ailleurs jamais manqué de faire référence, par exemple, au Siècle des lumières et à nos lointaines origines culturelles gréco-latines.

En outre, si l’on avance le regard d’un siècle pour retrouver la République refondée, celle de 1875, troisième du nom, un immense républicain de l’époque, adressant une lettre aux instituteurs de l’École républicaine en 1888, écrivait ceci :

« Vous êtes responsables de la Patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre […] Ils sont français et doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. »

Essayons d’imaginer ensemble comment aurait réagi cet illustre personnage historique républicain si l’on avait envisagé devant lui que, quelques 137 ans plus tard, d’autres républicains se poseraient sérieusement la question de savoir si le concept d’identité nationale était républicain :

A vrai dire, on hésite entre un haussement d’épaules agacé… et un immense éclat de rire !

Or ce grand républicain n’est pas celui que vous croyez peut-être… Ce n’est pas Jules Ferry, créateur de l’Ecole républicaine, qui passe désormais, dans certains milieux et fort injustement, pour un colonialiste cynique…

Non, il s’agit bien, en l’occurrence, de Jean Jaurès,[2] référence absolue du socialisme français qui, toute sa vie, achevée par la tragédie que l’on sait, n’a jamais cessé, selon sa propre expression, « d’aller à l’idéal » sans omettre de « comprendre le réel ».

D’où les questions centrales que l’on doit se poser à propos du sujet de ce travail :

  • Quelles sont les raisons qui permettraient d’imaginer que l’Identité Nationale de notre Pays, au sein de laquelle la République et ses principes tiennent une si grande place, aussi essentielle soient-elle pour Jean Jaurès en 1888, serait légitimement et à ce point contestée dans son caractère républicain, aujourd’hui ?
  • Comment la Nation pourrait-elle être aussi fondamentalement liée à la République, tout en considérant que son identité serait, par hypothèse, non-républicaine… ou pire : antirépublicaine ?
  • La Nation française, pour être républicaine, serait-elle donc condamnée à demeurer sans identité ?  

Identité nationale

Un universitaire d’aujourd’hui, philosophe, Patrice Canivez, qui a travaillé durant toute sa carrière sur ces sujets, définit la Nation[3] en la considérant comme :

  • Une communauté de culture,
  • Une conscience collective,
  • Une exigence de souveraineté.

En fait, Patrice Canivez reformule et modernise quelque peu la célèbre définition d’Ernest Renan[4] : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

On notera avec un grand intérêt que ces deux définitions de la Nation ne font aucunement allusion à des considérations d’origines ethniques ou de religion et que les références qui sont introduites sont toutes de nature évolutive, en accompagnement de la longue et éternelle marche de l’Histoire… : La conscience collective, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage… toutes ces notions peuvent évoluer, dans leur contenu, avec le temps… La culture commune peut s’enrichir d’influences liées aux échanges, à l’émergence d’une Europe plus unie, à la mondialisation culturelle ou à l’immigration… La conscience collective et même le désir de vivre ensemble peuvent être influencés par les contextes historiques successifs. Le legs de souvenirs et l’héritage qu’on a reçu ne peuvent que s’enrichir, avec le temps. Même la notion de souveraineté a vocation à évoluer… à l’aune de la construction européenne qui peut inciter les nations à en partager telle ou telle composante, dans ce cadre.

L’identité nationale est donc le contraire d’un concept figé, insensible à la marche perpétuelle de l’Histoire et aux évolutions de toute nature… même si son socle est fort riche concernant un pays très ancien comme le nôtre.

Nationalisme maurassien

Ces considérations nous amènent à pointer un premier dévoiement dans la conception et l’usage de la notion d’Identité nationale : Celui qui se fonde sur un nationalisme de nature « maurrassienne ».

Rappelons les définitions différentielles que donnaient le Général de Gaulle, grand lecteur d’Ernest Renan, à propos du nationalisme et du patriotisme :

« Le patriotisme c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres.[5] »

François Mitterrand ajoutait, au crépuscule de sa vie politique, une formule qui, hélas, n’est pas sans rapport avec l’actualité : « Le nationalisme, c’est la guerre ! »[6].

La conception nationaliste de l’identité nationale, considère cette dernière comme immuable et excluante.

Immuable dans une conception figée de l’Histoire et donc de l’Identité Nationale… les préjugés nationalistes décidant arbitrairement du moment où l’on prétend vainement « arrêter l’Histoire » pour fonder une identité que l’on pourrait qualifier d’« artificiellement définitive ».

Excluante car il s’agit d’opposer cette forme d’identité à toute évolution, tout apport extérieur et, bien sûr, toute forme d’immigration qui ne serait pas purement et simplement « assimilée ».

Il est vrai que le concept d’assimilation est utilisé depuis longtemps par la République. A titre d’exemple, notre code civil[7] contient la formule suivante : « Nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie pas de son assimilation à la communauté française… »

Nul doute pourtant que l’usage nationaliste de l’assimilation est, incontestablement, excluant et réducteur. En fait, il s’agit d’exiger d’un immigré, candidat à la naturalisation, non seulement qu’il intègre convenablement les éléments de l’identité française (langue, lois, Histoire, culture), ce qui constitue « l’intégration » ; mais plus encore, qu’il rompe totalement avec ses racines culturelles.

Or, si l’exigence d’intégration à l’identité française est légitime, au sens de la République, imposer de rompre avec ses origines, dans cette conception réductrice de l’assimilation, ne l’est assurément pas… et conduit à justifier une forme d’exclusion de quiconque prétend ne pas oublier d’où il vient.

Si l’identité nationale est issue du concept de nation, elle n’est en rien le support du nationalisme.

La culture et la conscience collective, ou bien le corps et l’âme de la nation, pour en reprendre les définitions précitées, n’ont aucunement vocation à être conçues dans l’hostilité de principe aux autres cultures et aux autres consciences collectives, bien au contraire…

La République n’est donc pas figée et excluante… elle est inclusive et tolérante… même si cela ne s’oppose en rien à une citoyenneté exigeante… notamment en matière de respect d’autrui, de la Laïcité, et celui d’une identité nationale ouverte au monde et à la marche du temps.

Le nationalisme, prôné sous diverses formes par l’extrême-droite, depuis Drumont[8], Deroulede[9] et Maurras[10]… n’est assurément pas compatible avec la République telle que conçue en France depuis 150 ans.

Intersectionnalité et communautarisme

A l’autre extrémité du champ politique, d’autres idéologues utilisent l’existence, voire la montée, d’une conception nationaliste de l’identité nationale, non pour en rectifier l’esprit dans un sens républicain, mais pour profiter de ce dévoiement dans l’objectif idéologique de détruire le concept même d’identité nationale : Puisque l’identité  nationale est utilisée par l’extrême-droite pour en exclure tel ou tel, il faut donc éradiquer ce concept, le considérer comme « fasciste » et le vider de tout sens acceptable.

Ainsi donc, envolés les concepts issus de la Révolution, pas d’identité nationale en France, pas de nation ou alors, à la rigueur, une nation sans identité autre que purement idéologique, d’une idéologie évidemment conforme en tous points aux préjugés animant cette démarche…

Pour autant, ce discours dogmatique est émaillé de paradoxes flagrants puisque les mêmes, avec raison, revendiquent comme incontestables les identités nationales des pays du Tiers-Monde, en particulier ceux issus de la colonisation française… parfois même celles de nos Outre-Mer…

Pour eux, la Martinique, région, département et population chers au cœur de tout français patriote, aurait plus vocation à revendiquer une identité nationale… que la France, la culture et la langue qu’elle offre au monde en partage et sa conscience nationale forgée depuis des siècles et parachevée par la République depuis 150 ans ; culture, langue et conscience nationale françaises auxquelles participe pleinement le grand écrivain et homme d’Etat : Aimé Césaire[11], martiniquais justement.

En fait, derrière ces préjugés caricaturaux, on peut détecter les motivations idéologiques de l’amalgame entre identité nationale et nationalisme excluant.

La République universelle et universaliste qui est la nôtre… malgré toutes ses imperfections, cette République qui se refuse par principe à catégoriser les citoyens, il s’agit de lui substituer un pays communautarisé… où les identités communautaires s’imposent plus ou moins violemment contre l’identité nationale.

On peut difficilement être plus antirépublicain… au sens de l’esprit de la République en France, depuis ses origines.

On comprend pourquoi cette vision, par exemple, refuse toute idée d’intégration des populations immigrées, incitant celles-ci, bien au contraire, à imposer leur identité d’origine, devenue communautaire en France, au détriment de l’identité nationale.

Il ne s’agit pas du traditionnel communautarisme anglo-saxon, multiculturel mais très compatible avec le patriotisme et l’identité nationale.

Il s’agit de l’idéologie intersectionnelle dite, en l’occurrence « décoloniale », qui suscite et entretient de multiples confrontations entre les supposées « minorités opprimées » et ceux que l’on cloue au pilori sous l’appellation infamante « d’oppresseurs », avec le tabou absolu du « mâle blanc hétérosexuel, de souche », objet de toutes les haines savamment entretenues…

Cette démarche est celle du déboulonnage des statues, de la révision idéologique de l’Histoire et même des œuvres littéraires, de la culture de l’effacement… et donc du révisionnisme historique idéologiquement conçu, de la destruction du concept révolutionnaire de nation… et, naturellement, de son identité.

Voici donc les deux dérives antirépublicaines du concept d’identité nationale. Celle qui l’assimile au nationalisme… et celle qui prend appui sur cette dérive pour diaboliser et éradiquer le concept même. Les deux se rejoignant dans l’extrémisme… et dans la tentative d’exploitation électoraliste de ces dévoiements.

On retrouve, là encore, le concept forgé par le regretté Laurent Bouvet [12], universitaire profondément républicain : « La tenaille identitaire », symbolisant la complicité des deux extrémismes opposés pour lutter contre les principes républicains Laïques et universalistes, malgré toutes leurs différences.

Au total, il convient d’écarteler la tenaille identitaire et ses deux mâchoires extrémistes, antirépublicaines, pour retrouver le concept originel d’une identité nationale républicaine… soucieuse de juguler les dérives conceptuelles, celles de Jules Ferry[13], Léon Gambetta[14], Georges Clémenceau[15], Jean Jaurès[16], Charles de Gaulle[17] ; celle qui irrigue toute l’œuvre républicaine de l’historien Jules MICHELET[18] et celle d’Ernest Renan[19]

Conclusion 

En conclusion, j’aimerais réfléchir avec vous sur la façon plus spécifique qui pourrait être celle des humanistes pour aborder le concept d’Identité Nationale.

Naturellement, l’humanisme et l’universalisme républicains qui nous unissent excluent totalement toute conception nationaliste et excluante de l’identité nationale… Pour nous, cette dernière ne peut qu’être ouverte et inclusive, intégratrice et solidaire. Cependant, elle doit exister comme un objet de perfectionnement, une œuvre que l’on sculpte, une référence dans tout ce qu’elle peut apporter à la civilisation, sans arrogance mais, au contraire, avec la conscience de ce qu’elle lui doit.

C’est cette conception de l’identité nationale que nous promouvons, celle du respect et des échanges constructifs entre les peuples et les identités… celle qui abat les murs pour construire des ponts, celle où chaque nation respecte sa culture afin de l’offrir au monde en partage pour enrichir l’humanité… même et surtout si, hélas, ces orientations peuvent sembler iréniques dans les temps bouleversés que nous vivons…

N'oublions pas, en outre, que Jules Ferry a conçu l’École républicaine comme le vecteur de la connaissance pour tous, avec, au sein de cette dernière, l’exigence de transmettre une identité nationale forte… celle dont parlait aussi Jean Jaurès… Pour nous, l’Identité nationale ouverte est indissociable de l’Ecole républicaine.

Enfin, les humanistes que nous sommes, savons combien les chantiers sont longs et pénibles, semés d’embuches, parfois de destructions portant en germe les constructions nouvelles… Notre conception fraternelle et républicaine de l’identité nationale, indissociable de la recherche d’une société meilleure, nécessitera, nous le savons, de longs et pénibles efforts… mais nous savons aussi que l’humanisme et l’universalisme ont vocation à triompher, à la fin des fins… fin des fins dont nous savons pourtant qu’elle n’existe pas.    

Bertrand SABOT 

 

 

[1] Article 3.

[2] Publié dans « La Dépêche », Toulouse, 15 Janvier 1888.

[3] « Qu’est-ce que la nation ?», Patrice Canivez, 2004.

[4] « Qu’est-ce qu’une nation ? », Ernest Renan, 1882.

[5] « Lettres, notes et carnets », Charles de Gaulle, 1951.

[6] Discours devant le Parlement Européen, 17 Janvier 1995.

[7] Article 21-24.

[8] Edouard DRUMONT (1844-1917) : Journaliste, écrivain, homme politique royaliste et antisémite.

[9] Paul DEROULEDE (1846-1914) : Ecrivain, homme politique.

[10] Charles MAURRAS (1868-1952) : Journaliste, écrivain, homme politique royaliste et antisémite.

[11] Aimé CESAIRE (1913-2008) : Ecrivain, homme politique.

[12] Laurent BOUVET (1968-2021) : Professeur d’université, essayiste.

[13] Jules FERRY (1832-1893) : Avocat, journaliste, homme politique républicain.

[14] Léon GAMBETTA (1838-1882) : Avocat, journaliste, homme politique républicain.

[15] Georges CLEMENCEAU (1841-1929) : Médecin, journaliste, homme politique républicain.

[16] Jean JAURES (1859-1914) : Professeur, journaliste, homme politique.

[17] Charles de GAULLE (1890-1969) : Général, écrivain, homme d’Etat.

[18] Jules MICHELET (1798-1874) : Historien, professeur d’université.

[19] Ernest RENAN (1823-1892) : Historien, écrivain, philosophe.

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel