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L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « rassembler ce qui est épars »

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corinne-perchetLes Lumières évoquent un idéal qui s’est construit au fil du temps, s’appuyant pour partie sur ce que les générations successives projetaient sur ce mouvement à dimension européenne. La force et l’importance en termes de valeurs de cet  héritage sont telles que Philippe Sollers, dans un article écrit pour  Le Nouvel Observateur en 2006 réclame : « Rallumez les Lumières » ; que la chaîne Arte propose une série de documentaires intitulée : « Les Lumières au XXIème siècle », moment où semblent menacés progrès, prééminence de la raison, et droits de l’homme. Le projet encyclopédique de Diderot et d’Alembert semble représentatif de l’esprit des Lumières. Il s’inscrit dans l’effervescence du siècle, dans l’héritage humaniste à vouloir mettre l’homme à nouveau au cœur de la réflexion(1), qui doit rechercher le bonheur sur terre, et non dans un hypothétique salut.

Par Corinne PERCHET

En outre, la promotion et le partage  du savoir sont au cœur de l’action militante des « philosophes » du siècle, qui se réunissent dans les salons et y lisent leurs œuvres, sans compter qu’ils vivent une époque marquée par la prolifération, depuis le XVIIème siècle,  des dictionnaires et encyclopédies diverses, qui circulent dans toute l’Europe. Si l’on se réfère au sous-titre de l’ouvrage (Dictionnaire raisonné des arts, des sciences et des métiers), au Discours préliminaire de d’Alembert, à l’article « Encyclopédie » rédigé par Diderot, on peut en voir l’organisation, le contenu et la visée. Il existe en effet une connexion entre les différents articles et un rapport entre chaque partie et l’ensemble(2) ; de plus, un système de renvois est à l’œuvre entre les articles. Les encyclopédistes ont voulu également établir une somme des connaissances, en portant leur attention sur les savoirs de métiers et techniques, illustrés par des planches. Enfin, il s’agit de se rendre utile aux autres hommes : en les rendant  moins ignorants, les philosophes pensent contribuer au bonheur individuel et collectif, dans une société apaisée(3).

Les collaborateurs de l’ouvrage

Pour « rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre »(4) et produire une œuvre informée, il a fallu que L’Encyclopédie se pense comme une œuvre collective. Diderot et d’Alembert se sont donc adjoint  le concours de collaborateurs experts, compétents dans des domaines aussi variés que la botanique, l’architecture, la médecine, l’économie, etc. Si certains rédacteurs se sont montrés des polygraphes acharnés (Diderot a rédigé 5400 articles, le chevalier de Jaucourt 17000, soit pratiquement un quart des textes, d’Alembert a rédigé ou révisé tous les articles de mathématiques et de physique), c’est bien une tendance nouvelle qui voit le jour ; celle d’avoir recours à des spécialistes pour traiter des sujets dans leurs domaines de compétence. Charles-Georges Le Roi, par exemple, lieutenant des chasses royales à partir de 1760, a été le spécialiste en matière de vénerie pour l’ouvrage et l’auteur notamment de l’article « instinct », qui propose une vision nouvelle de l’animal, repense sa place et sa relation à l’humain. De grands intellectuels de l’époque, Voltaire- même s’il garde une certaine distance avec l’entreprise-, Rousseau, d’Holbach, Turgot, Quesnay, Damilaville…ont apporté leur concours éclairé, mais beaucoup de collaborateurs sont restés anonymes ; jusque là 200 ont été identifiés.

En tout cas, ce qui est notable, c’est que leur condition n’est pas un critère de recrutement : ils sont issus aussi bien de l’aristocratie que du tiers-état, sont artisans, militaires, et on trouve même parmi eux des ecclésiastiques, comme l’abbé Morellet, qui est embastillé (5), ou l’abbé de Prades, qui voit sa thèse de théologie censurée et condamnée au feu.  On voit donc que, bien que d’origines et de milieux variés, des hommes ont su se réunir, apporter chacun sa pierre à l’édifice, pour produire une œuvre commune, dont l’impact dépasse largement les collaborations individuelles, et ce en dépit de difficultés, tant externes qu’internes, les rédacteurs ne partageant pas obligatoirement les mêmes idées. Ainsi, les articles « Autorité politique » de Diderot, et « Représentants » de d’Holbach, proposent des conceptions divergentes. Ainsi, Rousseau publie-t-il sa Lettre sur les spectacles en réponse à l’article « Genève » de d’Alembert, et quitte ensuite l’entreprise encyclopédique. Pour autant, ses articles, qui traitent de la musique- des dizaines-, et son article « Economie (politique) » demeurent. De même que demeure leur volonté commune de réfléchir et d’œuvrer à l’émergence d’un monde meilleur.

Un hypertexte avant l’heure

L’œuvre ne se limite pas à un inventaire, une collection d’articles rangés par ordre alphabétique. Elle propose une cohérence interne, ainsi qu’un système de renvois, qui  articulent les connaissances entre elles, et enrichissent leur signification.

Tout d’abord, le lecteur est invité à s’orienter suivant  un schéma arborescent qui expose le système des connaissances humaines, tel que le conçoivent Diderot et d’Alembert, dans lequel chaque connaissance peut s’insérer, et qui fait apparaître l’interdépendance des connaissances entre elles. De plus, le système proposé s’organise en fonction de trois entrées renvoyant à une faculté humaine : la mémoire, la raison et l’imagination. Cette focale met l’accent non plus sur les objets de connaissances en eux-mêmes, mais sur la façon dont l’homme les conçoit, et peut les appréhender. « C’est de nos facultés que nous avons déduit nos connaissances ; l’histoire nous est venue de la mémoire ; la philosophie, de la raison ; et la poésie, de l’imagination […] », écrit Diderot dans son Prospectus. Cette conception, qui actualise la pensée humaniste, renvoie à l’idée de remettre l’humain au centre, dans cette quête du progrès et de la vérité qui doit conduire au bonheur.

Ensuite, il existe un système très important de renvois(61700) entre les articles. Diderot en dénombre quatre sortes dans l’article « Encyclopédie ». Les « renvois de choses », qui « entrelacent la branche au tronc » (cf supra) et permettent « l’établissement de la vérité » en créant des rapprochements entre des objets qu’on croirait isolés. Les renvois de mots, qui allègent les articles en évitant la répétition fastidieuse et lourde de définitions. Une troisième sorte crée des rapprochements à l’intérieur des différents domaines, qui pourraient permettre « la perfection des arts connus, […] l’invention de nouveaux arts, ou  […] la restitution d’anciens arts perdus »(6). La dernière sorte, les « satiriques ou épigrammatiques », entraînent une relecture de l’article sur le mode ironique. Ces renvois, en permettant des associations nouvelles, ou en sollicitant l’esprit critique, servent l’ambition de Diderot, qui souhaite, grâce à L’Encyclopédie, faire «  changer la manière commune de penser », et aussi élargir l’horizon de réflexion du lecteur.

La réhabilitation des savoirs techniques

     L’Encyclopédie propose 11 volumes de planches (le plus grand corpus alors rassemblé), dont bon nombre sont relatives aux arts mécaniques et aux métiers. L’esprit de réforme du siècle touche en effet aussi ce domaine ; la volonté qu’ont certains de développer le commerce et les manufactures va de pair avec celle de faire sortir du secret des ateliers les techniques de fabrication. Cette dimension technique et pratique qui accompagne les savoirs est essentielle pour le philosophe Yves Michaud(7), et pour lui, c’est ce qui fait de l’ouvrage un événement considérable. Pour lui, cette dimension technique, qui insiste sur les savoir-faire et les applications de la connaissance est finalement plus importante que la compilation des savoirs, ce à quoi d’autres s’étaient livrés, depuis le Moyen-âge,  bien avant, donc,  les encyclopédistes. Voici ce qu’il dit : « En fait, L’Encyclopédie affirme et diffuse la conviction que la théorie c’est la pratique, que si l’on pense correctement, on doit agir correctement et qu’à l’inverse il n’y a pas d’action sans vision juste ». Liée à l’idée de la diffusion des savoirs qui construisent une connaissance libérée des idéologies en place et des manipulations de toutes sortes, cette orientation contribue pleinement à la dimension humaniste et politique du projet. L’élaboration du savoir doit être ouverte à la confrontation et à la discussion, et ne doit pas se réduire au plan purement intellectuel. L’apport des inventeurs à l’humanité est vanté par Diderot dans son Prospectus. Ceux qui travaillent avec leur esprit et ceux qui travaillent de leurs mains ont à apprendre les uns des autres ; L’Encyclopédie en assurera la possibilité : « Nous offrirons au lecteur studieux ce qu’il eût appris d’un artiste en le voyant opérer pour satisfaire sa curiosité ; et à l’artiste, ce qu’il serait à souhaiter qu’il apprît du philosophe pour s’avancer à la perfection. »(Diderot, Prospectus)

La place accordée à réhabilitation des arts mécaniques et des métiers semble également révélatrice d’un changement de mentalité. Diderot tenait à mettre en lumière et en valeur cette branche mésestimée de l’activité des hommes, faisant fi des préjugés, qui soutenaient la supériorité des arts libéraux sur les arts mécaniques et  qui refusait  l’intelligence aux hommes de métier, dont la fonction est de servir ceux qui, par naissance, ne se commettent pas à travailler de leurs mains pour vivre. Diderot écrit d’ailleurs dans son Prospectus: « On s’est donné la peine d’aller dans leurs ateliers, de les questionner, d’écrire sous leur dictée, de développer leur pensée, d’en tirer les termes propres à leur profession ». Même si on a pu reprocher aux planches de montrer les ouvriers de façon idéalisée, en ne rendant pas compte de leurs réelles conditions de travail et de vie, ou sous l’œil de nobles richement vêtus, dans l’atelier comme au spectacle, l’important est tout de même la présence conjointe dans l’ouvrage des aristocrates et des ouvriers , les philosophes les y ayant admis, les tirant de leur invisibilisation,  en soulignant leur nécessité sociale.

L’Encyclopédie n’en est pas pour autant une œuvre révolutionnaire. Si elle attaque les inégalités, l’arbitraire et l’inefficacité de l’Ancien Régime, elle ne remet pas en cause le principe monarchique, pour lequel elle demande  une refonde  indispensable, ni ne prône la démocratie. Comme l’écrit Alain Pons : « […] si elle veut que le peuple soit heureux, elle ne tient pas à lui donner le pouvoir »(8).

En conclusion, nous pouvons rapprocher la démarche des Encyclopédistes de notre démarche maçonnique ; venant d’horizons variés, nous travaillons individuellement à la réalisation d’une œuvre qui engage le collectif, « en poursuivant au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple », « en répandant les vérités que [nous avons] acquises ». Rassembler ce qui est épars sur le plan humain, sur le plan des idées, sur le plan social, c’est contribuer à construire une société plus juste et plus tolérante, dans laquelle personne ne doit se sentir ou ignoré, ou méprisé, ou opprimé. Pour ce faire, nous avons sans doute besoin de réactiver l’idéal des Lumières dont nous nous revendiquons et de l’actualiser. En d’autres termes, il s’agit de dépasser le binaire de l’adhésion totale et du rejet total, porté par les voix qui accusent les philosophes des Lumières, qui de naïveté, qui de prôner un occidentalisme excluant, voire d’être au fondement des totalitarismes. Il s’agit donc de trouver une troisième voie : tout en restant fidèles aux principes forts des Lumières (prééminence de la raison, revendication des libertés, quête du bonheur) en intégrant les grands enjeux de notre siècle: le rejet de l’universalisme, le mondialisme, l’écologie, le transhumanisme, l’IA…

Dans une lettre à Sophie Volland, le 26 septembre 1762, Diderot écrivait à propos de L’Encyclopédie: « Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité ».

Quelle « Encyclopédie maçonnique » pour servir l’humanité ?

Notes

1- « Si l’on bannit l’homme ou l’être pensant et contemplateur de dessus la surface de la terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n’est plus qu’une scène triste et muette. L’univers se tait ; le silence et la nuit s’en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d’une manière obscure et sourde. C’est la présence de l’homme qui rend l’existence des êtres intéressante » (article « Encyclopédie »)

2- « Si l’on voulait donner à quelqu’un l’idée d’une machine un peu compliquée, on commencerait par démonter cette machine, par en faire voir séparément et distinctement toutes les pièces, et ensuite on expliquerait le rapport de chacune de toutes ces pièces à ses voisines ; et en procédant ainsi, on ferait entendre clairement le jeu de toute la machine, sans même être obligé de la remonter. Que doivent donc faire les auteurs d’un Dictionnaire encyclopédique ? C’est de dresser d’abord, comme nous l’avons fait, une table générale des principaux objets des connaissances humaines. Voilà la machine démontée pour ainsi dire en gros : pour la démonter plus en détail, il faut ensuite faire sur chaque partie de la machine, ce qu’on a fait sur la machine entière… » (article « Dictionnaire », rédigé par d’Alembert)

3- « Heureux le temps où [les maîtres du monde] auront tous  compris que leur sécurité consiste à commander à des hommes instruits ! Les grands attentats n’ont jamais été commis que par des fanatiques aveuglés. Oserions-nous murmurer de nos peines et regretter nos années de travaux, si nous pouvions nous flatter d’avoir affaibli cet esprit de vertige(= fanatisme) si contraire au repos des sociétés, et d’avoir amené nos semblables à s’aimer, à se tolérer et à reconnaître enfin la supériorité de la morale universelle sur toutes les morales particulières qui inspirent la haine et le trouble, et qui rompent ou relâchent le lien général et commun ? » (Avertissement du 8ème volume, Diderot)

4- article « Encyclopédie »

5- En 1760, il publie anonymement une brochure en réponse à la comédie de Palissot, Les Philosophes, où ces derniers sont ridiculisés.

6- article « Encyclopédie »

7- a fondé en 2000 l’Université de tous les savoirs, qui vise un large public et organise des conférences dans tous les domaines de connaissances.

8- in édition GF Flammarion d’articles choisis, 1986.

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